Un café, une histoire sur les Champs Elysées

Dimanche, j’écris mon spectacle !

Ça y est, c’est dimanche mais je me réveille à 6h du matin avec une certaine fatigue latente, mon corps a besoin de rester allongé pour régénérer sa propre force. J’ai jamais réussi à faire une grasse mat, l’habitude ancrée dans le rythme professionnel prime le souhait de savourer un sommeil prolongé jusqu’à 11h. Je crains que cette fatigue qui s’accumule de semaine en semaine se transforme en surmenage. 

De surcroit, je fais en sorte d’éviter toute tension mentale liée à une série continue de réflexions et de scénarios interminables. Je n’ai toujours pas encaissé le fait de quitter mes études universitaires avec un niveau Licence. J’avais une certaine aisance technique dans toutes les matières et j’étais le référent reconnu auprès des étudiants qui galèrent en comptabilité et en analyse financière. Plusieurs  d’entre eux ont obtenu leur Master et moi je reste avec un parcours inachevé à mes yeux. Cela renforce la colère envers moi-même. J’essaie tant bien que mal de me changer les idées et de m’éloigner sensiblement de cette spirale de ressentiments dévastatrice. Grâce à ma passion pour le théâtre et l’écriture, je trouve des moments de paix avec moi-même. 

On est deux dans l’appartement et sans activer le réveil de mon smartphone, le chat ne rate pas ses habitudes et vient chercher ses caresses en attendant ses croquettes matinales. Quand je l’ignore, il me mordille les orteils avant d’aller chercher les oreilles. Sa persévérance finit par payer, j’ouvre lentement un oeil puis l’autre et je m’étire les bras devant sa tête. Il me regarde tendre ma main pour prendre le portable en exprimant sa joie matinale avec des ronronnements.  C’est un mouvement routinier que le chat interprète comme rituel préalable au petit-déjeuné. Je survole le fil Facebook, Instagram et TikTok pour voir les nouveautés de certains comédiens, leur contenu est insipide mais paradoxalement génère des likes et des réactions dont les algorithmes raffolent. Chaque matin, ces publications renforcent davantage ma propre conviction. Je ne serai jamais capable de produire ce genre de contenu qui généralise la débilité auprès d’un large public d’adolescents. Je ne trouverai jamais la force de me moquer de l’intelligence des jeunes pour provoquer des critiques et diviser les points de vue pour faire plaisir aux réseaux sociaux et leurs algorithmes. 

Après des exercices sportifs répétitifs qui me permettent de consolider les lombaires pour supporter des heures de conduite pendant la semaine; après avoir lancé une machine à 40 degrés; et après une douche bien tiède; je me pose enfin sur le balcon avec mon café parfumé à la cannelle devant la seine, pour m’efforcer à écrire le reste de mon stand up. 

Les deux premières heures passent en général sans aucune productivité intellectuelle mais uniquement à contempler la seine, le passage des voitures et le survol des oiseaux . Au bout du troisième café, vers 13h, j’entends la télé d’Albert et le jingle des informations. Il adore voir TF1 et ne rate aucun 13h de la charmante présentatrice Anne-Claire Coudrey. 

À cette heure-ci, je ne prépare rien à manger,  l’assiette de cornes de gazelles aux amandes me permettent de tenir et surtout je commence à ressentir le besoin de formaliser mes idées. J’écris, je corrige, je joue à haute voix le passage, ça ne me plait pas puis j’efface tout. Vers 18h, je me retrouve avec à peine une page d’ idées pertinentes. Pas terrible comme performance mais je m’amuse à compter; à ce rythme, combien pourrai-je écrire de pages ? Je m’évade un instant dans le calcul; 12 mois par an, chaque mois contient 4 semaine en gros, je pourrai donc écrire 4 x 12 pages au total. Un stand up de minimum 40 pages me permet de réaliser le format classique de 75 minutes et viser la Cigale ou l’Olympia. « Tu rêves ! Que me sortait cette voix interne dans mes oreilles à chaque fois que je fixe des objectifs ambitieux ». 

Sur papier, tout est simple, mais le plus difficile c’est d’être créatif, imaginatif et productif en vannes subtiles qui respectent l’intelligence des spectateurs. Je ne souhaite pas tomber dans la facilité de clasher certaines communautés. Plusieurs comiques renforcent les clichés, forcent les traits pour faire rire au détriment de l’image de leur propre communauté. J’ai toujours trouvé ce procédé malhonnête et irrespectueux. Ma démarche à moi est plutôt fondée sur le rire socialement responsable. Je ne ferai pas le bouffon de la salle mais je serai plutôt l’acteur sur scène qui aiderait les spectateurs à réfléchir après des éclats de rire. J’ai déjà raté bêtement mon parcours universitaire et je m’en veux. Je ne souhaite absolument pas gâcher ma passion pour l’écriture et l’art de scène en choisissant la simplicité ou la vulgarité comme style. 

Je m’habille, Je remplis la gamelle du chat, je change son eau, et je lance le rappel de bon comportement pour une bonne cohabitation : ne casse rien, ne déchire pas les brouillons de mon spectacle et reste sage comme si j’étais là ! Je sais que le chat s’en fiche carrément de ce règlement intérieur mais cela me permet d’imiter Albert quand il se tape de longues joutes verbales avec son yorkshire. Plusieurs fois, j’ai faussement cru qu’il était entouré de ses enfants et petits enfants, il peut tenir diverses discussions avec son chien sur un ton sérieux et bien impliqué. Un jour, je lui ai dit : 

  • tu fais l’humain et le chien en même temps dans tes discussions ! Tu deviens fou Albert ! 
  • Il m’ a répondu immédiatement, c’est nettement mieux que ton spectacle qui ne fait rire personne. Ton chat s’ennuie grave avec toi.

Les répliques et les vannes d’Albert raisonnent quand même dans ma tête. Je sors pour aller vers la ligne 3 à destination de Montmartre, mon quartier préféré où je croise des artistes débutants et d’autres doués mais écorchés par un passé familial traumatisant ou un événement professionnel douloureux. À minuit dans ce quartier, la majorité des gens est ivre, les parcours des gens se racontent volontiers à l’instar des comptes des milles et une nuit. Certaines expériences méritent d’être scénarisées pour d’excellents filmes de faits réels et d’autres sont bien tristes plongeant les personnes dans une tristesse mortelle. 

 Le métro annonce l’arrivée à la station Pigalle. C’est mon rituel pour marcher un peu et remonter la rue des martyrs en me faufilant entre les terrasses des cafés du quartier. L’ambiance est touristique et c’est la seule occasion que j’ai dans la semaine pour faire le touriste moi-aussi. Je prends mon verre au café des artistes, le stand-up commence à 20h pile, toujours à l’heure car le gérant exige de libérer la salle à 21h pile. La raison est bien économique, les apprentis comédiens sont pauvres, souvent des étudiants ou des chômeurs qui ne consomment rien. Ça énerve le gérant mais il fait attention à sa e-réputation car il sait que la force des jeunes est les réseaux sociaux. Un snap ou un réel sur Instagram peuvent générer injustement des commentaires abusifs sur la page Facebook ou sur le mur Google du café. 

Personnellement, je regarde de loin les petites numéros. Chaque apprenti a le droit à 5 minutes pour tester ses écrits devant le public du café. Certains s’en sortent avec quelques rires, d’autres perdent leurs moyens et deviennent très désagréables avec les spectateurs qui ne réagissent pas ! 

Jusqu’à ce soir, je me contente de regarder de loin les passages des autres et sans courage pour faire le premier pas vers la scène. La phrase d’Albert « ton spectacle ne fait rire personne » me paralyse. Je me répète en boucle : « Je ne suis pas prêt, il faut travailler encore pour consolider le texte, maitriser la respiration et perfectionner la diction ». Je me dis également un verre à la main que la réussite se prépare sérieusement sur plusieurs plans pour qu’elle se concrétise en toute confiance sur scène.  

À suivre

Arthé édito

mohsin Laâsri

Auteur publié

https://artheconsulting.fr/bled-des-auteurs-et-scenaristes/